J'ai mes deux oreilles pour ma fille

Submitted by nacha on Fri, 03/09/2018 - 22:14

Journal l'Illustré du 14.1.2004

Natacha de Montmollin, Non-voyante, maman et ex-championne du monde de ski.

Natacha de Montmollin est aveugle de naissance. Et alors? Elle a collectionné les médailles d’or en ski, et aujourd’hui elle tient dans ses bras sa plus belle victoire: Solène. Parcours d’une femme pour qui canne blanche ne rime pas avec béquille.

Par Sophie Winteler (texte) et Julie de Tribolet (photo)


En accros du sport, Natacha et son mari Roland sillonnent les vignes neuchâteloises en poussant Solène. Fin janvier, ils dévaleront les pentes de Nendaz.

Juchée sur sa chaise, Solène babille. Un an tout juste, un appétit de lion ce midi. «Mais tu l’aimes mon riz casimir, super. Moi qui le croyais trop fort.» Natacha sourit, contente que Solène ne chipote pas sur la nourriture. Son petit doigt effleure la bouche de sa fille et hop, une cuillerée, une. Quelques grains filent incognito dans le col de la petite, d’autres retrouvent l’ustensile nourricier. Et le ballet petit doigt-cuillerée continue, enchaînement parfaitement rodé. L’assiette se vide. Mère et fille partent chercher la ramassoire. En chemin, la main de Natacha touche légèrement le montant de l’étagère en bois du couloir. Elles reviennent, Natacha balaie. Reliefs du repas à la poubelle. Scène de la vie ordinaire. Vécue par toutes les mamans du monde. Une belle victoire pour Natacha.

Elle vous dira que tout ça est bien normal. Normal de langer, jouer, baigner, nourrir. Comme c’était naturel d’aller à l’école puis de skier, de faire du patin à roulettes, de se former, de tomber amoureuse et de désirer un enfant. Instinctif comme respirer, entendre, voir. La vie quoi. Sauf que Natacha ne voit pas. Elle est aveugle, par faute d’un manque d’oxygène lors de sa naissance.

Et le monde, elle a dû l’apprivoiser; trente années de lutte pour ne pas rester isolée dans son monde. S’intégrer, être autonome, maîtres mots, inlassablement répétés. Mantra ou sésame pour la liberté, c’est selon. Natacha Chevalley a vécu cinq ans seule dans un appartement à Neuchâtel, a été trois fois championne du monde en super-G et en slalom géant et reste sans doute la skieuse suisse la plus titrée: 45 médailles d’or (cf. L’illustré du 3 mars 1998). Plus qu’un joli palmarès, une trace de vie impressionnante, dessinée avant de rencontrer Roland, en 1998, et de devenir Mme de Montmollin, habitante de Corcelles (NE).

Elle ajoutera encore que la société n’octroie pas de cadeau. Que c’est aux handicapés de faire le pas. Le chemin a été long, mais elle a réussi à prouver que la volonté peut amener à dévaler les montagnes et à lire des histoires à Solène; pendant que les doigts d’une main tiennent un livre d’images, les autres courent sur une feuille déchiffrer de petites bosses: «J’ai traduit quelques histoires en braille et ma mère a repeint certaines illustrations en relief pour que je comprenne le livre.» «Solène, regarde le chien, là.» Mais la petite s’est déjà levée, entraîne sa mère vers les cubes, puis vers l’armoire d’où elle commence à sortir méthodiquement la vaisselle en plastique, «son jeu préféré», rigole Natacha. Elle vaque ensuite du salon à sa chambre.

«Les sportifs sont très individualistes et durs. Handicapés ou non, même combat»

«J’ai mes oreilles pour ma fille. Je sais toujours ce qu’elle fait. J’ai enlevé tous les dangers, les obstacles, et quand je cuisine, elle est dans son parc ou dans sa chambre que je ferme par une barrière. Je suis hyperprudente avec elle, car je réagis lentement. Je suis toujours très concentrée, ça me demande beaucoup d’énergie. Elle ne me ménage pas et ça me plaît. Je souhaite qu’elle grandisse comme n’importe quelle gosse. Mais si j’ai un doute, je vais la toucher. Elle a l’habitude!» Solène vient d’ailleurs souvent se blottir dans les bras de maman. Même blondeur, mêmes yeux bleus. «On m’a appris que l’herbe était verte, la neige blanche et ma fille blonde. On me l’a beaucoup décrite mais, pour moi, elle est une voix et une sensation tactile. J’ai ma façon de voir.» Comme celle d’envisager la vie; ce qui lui a permis d’échapper au «ghetto» dans lequel évoluent certains handicapés.

A 8 ans, elle décide que l’école rime avec publique et non avec structure spécialisée. Elle découvre là ses limites, «et surtout tout ce que je pouvais faire». Le patin à roulettes, le ski nautique, le cyclisme, et le ski. Trois ans plus tard, on lui propose de participer à sa première compétition. Grisée, elle glisse de plus en plus vite, bouffeuse de neige enragée; championnats suisses, européens, du monde. «J’ai toujours voulu repousser la limite, faire tomber les barrières, me prouver que je pouvais y arriver.» Elle concourt même aux Paralympiques de Barcelone, en tandem avec l’ancien champion cycliste Jean-Mary Grezet.

Une volonté exceptionnelle, qui la pousse aussi des bancs de la maturité commerciale d’Yverdon, où elle a grandi, à ceux qui la mèneront au titre d’informaticienne de gestion, à Neuchâtel. Et à Roland.

On est en 1998, une année noire pour elle. Présélectionnée pour les Jeux paralympiques de Nagano, elle est finalement écartée quelques jours avant le départ. Prétexte: une mauvaise blessure dont elle ne serait pas tout à fait remise. «Avec Pascal, mon guide, nous nous étions préparés comme des fous pour ce rendez-vous paralympique. Quelle baffe. C’est dur de terminer sa carrière sur un échec.» Non, elle n’a pas voulu rempiler, jugeant qu’elle avait fait le tour de ce monde de compétition qu’elle a adoré, mais aussi détesté. «Les sportifs sont très individualistes et durs, cruels parfois. Handicapés ou non, même combat. On a dû tellement lutter, prouver, pour s’en sortir qu’il n’y a pas de cadeau. Peut-être encore moins que chez les valides.» Raconté avec cette voix si douce et ce sourire qui illumine chaque mot…

Alors, elle court pour oublier. Pas envie de s’apitoyer. Et elle tombe sur Roland, un grand gars bien dans ses baskets, lors d’une soirée d’anciens étudiants. Il devient son nouveau guide. Puis un peu plus. Roland: «Sa joie de vivre, sa volonté m’ont totalement séduit. Elle apprend chaque jour quelque chose de nouveau. C’est venu petit à petit, nous sommes des calmes. Et j’ai dû me mettre au sport, elle me mène à la baguette!» Elle parle du temps nécessaire pour apprivoiser une nouvelle personne: «J’ai aimé son caractère, sa voix. Je suis méfiante au départ, si une intonation ne me plaît pas, je ne croche pas.» Il y eut un voyage de noces au Canada avec l’envie de découvrir ses forêts: «J’appréhende un nouveau pays par le biais des activités sportives qu’il offre.» Puis une évidence, les enfants.

Elle qui s’est tellement appliquée à contourner les barrières physiques, la voilà qui offre son ventre rond en pâture aux a priori. Propos tenus par une responsable de crèche: «On devrait interdire aux aveugles d’avoir des enfants. En tout cas, je refuse son enfant si elle veut le faire garder. Je n’ai pas envie d’avoir une canne blanche derrière ma porte.» Bêtise crasse puissance deux: un non-voyant n’est pas forcément sourd. Natacha est blindée, le ton est pourtant agacé quand elle raconte.

En fait d’encouragements, elle a souvent reçu des commentaires sceptiques: comment feras-tu quand elle marchera? Et l’école, les devoirs? Prouver encore et toujours, se dire qu’on avisera

Heureusement, les proches les entourent quand ceux du second cercle se sont parfois éloignés. Haussement d’épaules du couple. Plutôt que s’appesantir sur ces ingratitudes, lui préfère chantonner pour la guider quand ils font la «famille mille-pattes», Solène en poussette, eux deux sur des patins. Seule, elle balade sa fille dans un sac à dos, «une autre forme de sport, avec ses 10 kilos». Va au parc quand il n’y a pas trop de monde, le bruit la déconcentre, ou avec une copine. Le mercredi est réservé au cours de découverte de l’eau. Une expédition qui lui prend l’après-midi entre le voyage en bus, le déshabillage, la douche, bref qui la lessive. Tant pis, car elles nagent dans le bonheur à barboter, chanter et sauter au milieu des autres enfants.

Et Natacha travaille à 40%, chez elle, pour l’Etat de Genève. Elle planche sur un projet qui rendra accessibles leurs services aux personnes handicapées de la vue. Et surtout, elle a son deuxième bébé; un site (www.blindlife.ch) passerelle ou «truc pratique» entre le monde des voyants et celui des non-voyants. «Roland l’a mis en pages, j’en avais marre d’entendre dire qu’il était bien mais tellement moche!» Le 6 février, elle organise avec sa famille un repas dans le noir, à Yverdon. «Blindekuhe a eu tellement de succès à l’Expo.02 que j’ai eu envie d’aller encore plus loin. Les gens seront dans le noir total et devront aller chercher leur repas.»
 
Son énergie? Elle la puise dans la certitude que toutes ces expériences valent bien mieux que les discours.

Repas dans le noir, le 6 février à Yverdon. Renseignements et réservations: www.blindlife.ch

Article de l'Illustrée du 14.1.2004
 

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